Par Sophie Hénaff
On dit du sac à main que
c'est un accessoire. A
mon avis, c'est plutôt un
essentiel.
Quand j'oublie mon sac, je suis assez embêtée.
Pour me montrer parfaitement honnête, j'ai
même un mal fou à m'en séparer. Chez le coiffeur,
par exemple, quand on me tient la main avec la
ferme intention de me débarrasser, je marque toujours
un temps d'hésitation. Où ils vont le ranger? Et ils
comptent en faire quoi, d'abord. Si jamais j'en ai besoin
au bac à shampooing? C'est bien sûr qu'ils me le rendent
après. C'est vrai, on ne sait jamais.
Il faut me comprendre, dans mon sac, je transporte toute
ma vie: portable, portefeuille, porte monnaie, porte-
cartes, porte-clés, pas encore porte du salon, mais ça ne
devrait pas tarder, cigarettes, briquet, agenda, plan de la
ville, poudrier, rouge à lèvres, brosse à dents, Tic Tac, un
bout de ficelle, trois prospectus en boules, un paquet de
Kleenex et un bouton qui ne paraît manquer à aucun de
mes vêtements, mais, dans le doute, je garde. je n'ai
encore jamais trouvé d'hippocampe dans mon sac, mais
c'est parce qu'ils ont besoin d'eau.
Mon sac n'est pas toujours aussi plein. Il m'arrive même
de pratiquer une version épurée et hyper zen, à la limite
du jardin japonais. En géneral, il s'agit du jour suivant
l'achat d'un nouveau sac. Il est là, devant moi, tout beau,
tout propre, tel une terre jamais explorée. J'inventorie
l'espace et, précautionnement, j'accorde sa poche à
chaque objet: mon téléphone va ici, ma monnaie là, et
mon stylo se cale dans ce coin. Pur instant d'ordre et de
paix, ma béatitude s'appelle Longchamp. Puis, dans les
trois jours, le premier ticket de carte bleue froissé signe le
coup d'envoi du chaos. Les poches s'inversent, comme
par magie, et une louve n'y retrouverait pas ses petits,
même s'ils sonnent et qu'elle aimerait bien décrocher.
Mon nouveau sac est comme ma nouvelle année; les
bonnes résolutions se heurtent à la dure réalité.
Dès lors, mon sac s'adapte à chaque situation: il recrache
ce qu'il veut, quand il veut. En règle générale, une boîte
de Tampax en plein entretien, ou mon poudrier sur la
table des dîners aux chandelles (ouvert, le poudrier, c'est
l'impitoyable loi de la nature: tout ce qui peut s'ouvrir
s'ouvrira, et se répandra).
C'est dans ce genre de contexte que l'Etat farceur met en
place des plans Vigipirate. Sous prétexte de sécurité
nationale, ces campagnes de fouilles visent en vérité a me
contrarier personnellement. Je ne peux plus fréquenter
le moindre espace public sans que le premier uniforme
venu glisse son oeil rigolard dans mon fatras. Et m'affirme
avec audace que "Non, non mademoiselle, on ne
peut pas entrer dans un palais de justice avec une bombe
lacrymogène". Ni dans un avion, ni dans un théâtre. Où
alors? D'autant que ces policiers ne font jamais vestiaire,
et je me retrouve à planquer ma bombe dans les buissons.
Remarquez, dans las buissons ou au fond de mon sac, ça
revient un peu au même. Si un patibulaire s'avançait un
jour, j'aurais du mal à lui expliquer: "Attendez, excusez-
moi une seconde, je cherche."
Aussi, pour limiter les dégâts, j'ai tenté une incursion du
côté des minisacs. Tellement minis que je pouvais juste y
glisser mon agenda. Honnêtement, j'avais aussi vite fait
de coller deux lanières à mon Filofax. Puis, pour bien
penser chacun de mes dépôts, j'ai opté pour un de ces élégants
modèles dotés d'un joli cadenas sur la fermeture. Mais la
clé du cadenas, je la mets où? Dans mon sac?
Parallèlement, je ne sais pas comment les hommes font
pour trimballer leurs clés, leur portable et leur porte-
feuille. Je dis les hommes en général, parce que le mien,
je sais: il colle tout son barda dans mon sac. La dernière
fois, j'ai refusé d'obtempérer ("Non. Mon sac est petit,
mon sac est plein, t'as qu'à déformer tes poches ou
accrocher tes clés en sautoir, t'auras l'air d'un rap-
peur"). Il a menacé de m'offrir un sac plus grand. J'ai
immédiatement trouvé de la place. Je ne veux surtout
pas de ce genre de cadeau. D'abord, un sac, c'est per-
sonnel. On le promène tous les jours, et en vue, de sur-
croît. Donc, je veux bien honorer les présents de mon
mâle attentionné, mais je refuse de me ridiculiser avec
un machin informe contenance 150 litres décoré pail-
lettes pour la note féminine. Car Biquet me choisira un
truc grand, d'accord, mais surtout, maître concept
masculin: fonctionnel. Ce qui n'a aucun rapport avec
un sac susceptible de me plaire.